Disparition
Alan Greenspan, l'oracle de la Fed devenu symbole d'une époque, meurt à 100 ans
Pendant dix-huit ans à la tête de la Réserve fédérale américaine, il fut encensé comme « le maestro » avant d'être tenu pour partie responsable de la crise de 2008. Il s'est éteint à Washington.
Par Jonas Thill · · 6 min de lecture

Il aura tenu entre ses mains le prix de l'argent pour la première économie du monde pendant plus de dix-huit ans. Alan Greenspan, l'économiste américain qui présida la Réserve fédérale de 1987 à 2006 et incarna mieux que quiconque l'âge d'or du capitalisme mondialisé, est mort lundi 22 juin à son domicile de Washington. Il avait 100 ans.
Son épouse depuis vingt-neuf ans, la correspondante de NBC News Andrea Mitchell, a indiqué qu'il avait succombé à des complications liées à la maladie de Parkinson, saluant « un géant qui a contribué à façonner l'économie américaine pendant des décennies, sous des présidents des deux bords ». Sa mort a été rapportée notamment par NPR, CNBC, NBC News, CNN et Al Jazeera.
Peu de responsables non élus auront pesé aussi lourdement sur l'univers que fréquentent les banques et les fonds luxembourgeois. En réglant pendant près de deux décennies le coût du crédit aux États-Unis, Greenspan a contribué à ancrer un modèle de banque centrale — indépendante, obsédée par l'inflation, gardienne de la confiance des marchés — qui structure encore aujourd'hui l'action de la Banque centrale européenne.
Du jazz aux salles de marché
Né à New York le 6 mars 1926, Greenspan étudia la clarinette et le saxophone à la Juilliard School et accompagna brièvement un orchestre de swing avant de bifurquer vers l'économie. Dans les années 1950, il gravita autour de la romancière et philosophe Ayn Rand, dont la défense intransigeante du marché libre nourrit chez lui une méfiance durable à l'égard de toute régulation. Il présida le Conseil des conseillers économiques sous Gerald Ford, au milieu des années 1970, avant d'accéder au poste qui allait définir sa vie.
Nommé par Ronald Reagan en août 1987, puis reconduit sous George H. W. Bush, Bill Clinton et George W. Bush, il fut le treizième président de la Réserve fédérale et accomplit cinq mandats. Son entrée en fonction se fit dans la tourmente : quelques semaines après sa prise de poste, le krach du « lundi noir », le 19 octobre 1987, fit chuter l'indice Dow Jones d'environ 22 % en une seule séance. La promesse immédiate de liquidités lancée par la Fed est largement créditée d'avoir évité un effondrement plus vaste — et d'avoir forgé sa réputation de pompier des marchés.
L'art de ne jamais se laisser comprendre
Pendant les deux décennies suivantes, il pilota la politique monétaire à travers la longue expansion des années 1990, les crises asiatique et russe de 1997-1998, l'éclatement de la bulle Internet en 2000 et les lendemains des attentats du 11 septembre 2001. Ses auditions, réputées indéchiffrables, donnèrent naissance au mot « Fedspeak », et le journaliste Bob Woodward intitula sobrement Maestro l'ouvrage qu'il lui consacra en 2000. Les marchés finirent par croire que la Fed abaisserait toujours ses taux pour amortir la chute des actifs — une certitude baptisée le « Greenspan put ».
Sa phrase la plus célèbre ne fut pourtant pas une directive, mais une interrogation. Lors de la conférence Francis Boyer prononcée à l'American Enterprise Institute de Washington, le 5 décembre 1996, il s'inquiéta tout haut de voir les marchés s'emballer au-delà du raisonnable.
Mais comment savoir si une exubérance irrationnelle n'a pas indûment gonflé la valeur des actifs, lesquels se trouvent alors exposés à des contractions inattendues et prolongées, comme cela s'est produit au Japon au cours de la dernière décennie ?
Les deux mots « exubérance irrationnelle » ébranlèrent les places financières dans la nuit et entrèrent aussitôt dans le lexique de la finance. Greenspan se garda pourtant d'agir contre les bulles qu'il avait lui-même nommées, jugeant plus simple et moins risqué de réparer les dégâts d'un krach que de tenter de dégonfler un emballement à l'avance — une doctrine qui lui serait vivement reprochée.
Une postérité disputée
Greenspan quitta ses fonctions en janvier 2006, passant le relais à Ben Bernanke. Moins de deux ans plus tard, le système dérégulé et gorgé de crédit sur lequel il avait veillé s'effondra dans la pire crise financière depuis la Grande Dépression. En 2011, la Commission d'enquête bipartisane sur la crise financière conclut que celle-ci avait été déclenchée, pour partie, par son refus d'encadrer la spéculation sur les titres adossés aux crédits hypothécaires subprime et par sa promotion de la dérégulation.
L'intéressé lui-même livra un aveu rare. Auditionné le 23 octobre 2008 devant la commission de surveillance de la Chambre des représentants, pressé de questions par son président Henry Waxman, il reconnut que sa foi dans la capacité des marchés à s'autoréguler avait été mal placée.
- « Oui, j'ai trouvé une faille, déclara-t-il. Je ne sais pas si elle est importante ou permanente, mais ce constat m'a profondément troublé. »
- Il confia avoir été frappé d'une « stupeur incrédule » de voir que les banques n'avaient pas mieux protégé leurs propres actionnaires.
- Sur quarante années passées à croire à l'autorégulation : « C'est précisément la raison pour laquelle j'ai été choqué, parce que j'avais accumulé pendant quarante ans ou plus des preuves très solides qu'elle fonctionnait remarquablement bien. »
Pour ses admirateurs, la crise n'effaça pas l'acquis de vingt années d'inflation maîtrisée et de croissance régulière. « C'était un grand banquier central qui a aidé son pays à traverser près de deux décennies de prospérité, a salué Bernanke. Nous continuons d'apprendre de lui, même s'il n'est plus parmi nous. » La Réserve fédérale a estimé que ses « contributions à la politique monétaire et à la pensée économique ont laissé une marque durable sur l'institution ». Les patrons de JPMorgan, Jamie Dimon, et de Bank of America, Brian Moynihan, lui ont également rendu hommage.
Le cadre qui lui a survécu
L'héritage le plus profond de Greenspan tient moins à une décision qu'à un cadre de pensée : la conviction, désormais quasi universelle, qu'une banque centrale indépendante, vouée à la stabilité des prix et prête à intervenir en cas de panique, constitue la clé de voûte d'une économie moderne. Ce consensus mûrit en même temps que naissaient l'euro et la Banque centrale européenne, et il sous-tend la finance globalisée et encadrée dont dépend la place financière luxembourgeoise.
Le Grand-Duché est aujourd'hui le premier domicile de fonds d'investissement d'Europe et le deuxième au monde après les États-Unis, avec des actifs nets sous gestion de l'ordre de 8 300 milliards d'euros en 2025 et des fonds distribués dans plus de 70 pays, selon l'Association of the Luxembourg Fund Industry. Cette architecture transfrontalière — des capitaux circulant librement sous la garde de banques centrales jugées dignes de foi — est en grande partie le monde que Greenspan a contribué à édifier.
Il avait reçu la Médaille présidentielle de la liberté des mains de George W. Bush en 2005 et le titre honorifique de chevalier commandeur de l'ordre de l'Empire britannique en 2002. Alan Greenspan laisse derrière lui son épouse, Andrea Mitchell.
Questions fréquentes
- Qui était Alan Greenspan ?
- Un économiste américain, né en 1926 à New York, qui présida la Réserve fédérale des États-Unis d'août 1987 à janvier 2006. Surnommé « le maestro », il fut l'un des banquiers centraux les plus influents de l'ère de la mondialisation.
- Pourquoi son bilan est-il contesté ?
- Il a quitté la Fed début 2006, juste avant la crise financière de 2007-2008. En 2011, une commission d'enquête bipartisane a estimé que la crise avait été en partie déclenchée par son refus d'encadrer la spéculation sur les titres subprime et par sa promotion de la dérégulation. En 2008, il reconnut lui-même devant le Congrès avoir trouvé une « faille » dans sa pensée.
- Quel rapport avec le Luxembourg ?
- Greenspan a contribué à ancrer le modèle de la banque centrale indépendante vouée à une inflation basse et stable, le même cadre dans lequel opère la BCE. Le Luxembourg, premier domicile de fonds d'investissement d'Europe avec environ 8 300 milliards d'euros d'actifs nets sous gestion en 2025, prospère précisément grâce à cette finance globalisée et encadrée.
Sources(10)
- 1Alan Greenspan, the legendary former Federal Reserve chair, diesNPR · npr.org
- 2Alan Greenspan, former chairman of the Fed, dies at age 100CNBC · cnbc.com
- 3Former US Federal Reserve Chairman Alan Greenspan dies at age 100Al Jazeera · aljazeera.com
- 4Alan Greenspan, economist and longtime head of the Federal Reserve, dies at 100NBC News · nbcnews.com
- 5Alan Greenspan, former head of Federal Reserve, dies at 100CNN Business · cnn.com
- 6Speech: The Challenge of Central Banking in a Democratic Society (Francis Boyer Lecture)Federal Reserve Board (primary source) · federalreserve.gov
- 7The Financial Crisis and the Role of Federal Regulators (hearing transcript, 23 Oct 2008)U.S. Government Publishing Office (primary source) · govinfo.gov
- 8Greenspan admits 'flaw' in ideologyAl Jazeera · aljazeera.com
- 9'We are still learning from him': Tributes to Alan Greenspan recall former Fed chairman's impactYahoo Finance · finance.yahoo.com
- 10Luxembourg: The global fund centre / Year in figuresAssociation of the Luxembourg Fund Industry (ALFI) · alfi.lu
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