Souveraineté monétaire
Euro numérique : les eurodéputés votent un cadre pour réduire la dépendance à Visa et Mastercard
Les eurodéputés se saisissent le 23 juin du futur rail de paiement souverain de la BCE, un pari d'autonomie stratégique aux enjeux directs pour la place financière luxembourgeoise.
Par Jonas Thill · · 5 min de lecture

Voilà près de trois ans qu'elle nourrit les débats bruxellois ; cette semaine, la monnaie numérique de banque centrale franchit une étape qui pourrait décider de son sort. La commission des affaires économiques et monétaires (ECON) du Parlement européen examine le règlement censé ouvrir la voie juridique à un euro numérique. Le vote était programmé le 23 juin, selon le suivi législatif du Parlement et les informations d'Agence Europe, avant un passage en séance plénière attendu en juillet.
Déposée par la Commission européenne le 28 juin 2023, la proposition est devenue la pièce maîtresse de ce que les responsables européens nomment la souveraineté des paiements. Le constat qui la sous-tend est sans détour : l'Europe règle une part trop importante de ses achats quotidiens sur des tuyaux qu'elle ne possède pas. La Banque centrale européenne (BCE) rappelle que près des deux tiers des paiements par carte de la zone euro transitent par des sociétés non européennes, au premier rang desquelles les réseaux américains Visa et Mastercard. L'AFP relève par ailleurs que 13 des 21 pays de la zone euro ne disposent d'aucun schéma de carte national.
Un choix politique avant d'être une demande du marché
La présidente de la BCE, Christine Lagarde, présente cette dépendance comme une vulnérabilité stratégique, en filigrane de la manière dont les sanctions occidentales ont coupé la Russie de Visa et Mastercard en 2022.
Il est important pour nous d'avoir un moyen de paiement numérique sous notre contrôle.
Mme Lagarde s'exprimait sur Newstalk, dans l'émission The Pat Kenny Show, soulignant que les Européens, qu'ils paient par carte ou par téléphone, passent « généralement par Visa, Mastercard, PayPal, Alipay » — des infrastructures enracinées aux États-Unis ou en Chine. L'euro numérique, plaident ses partisans, doterait l'Union d'un rail souverain et paneuropéen, complétant les espèces et les solutions privées sans les remplacer.
Le raisonnement ne fait pas l'unanimité. L'eurodéputé centriste Gilles Boyer a résumé l'humeur du moment tout en pointant l'écart entre les discours et les actes : « Nous, Européens, avons eu beaucoup de signaux d'alarme sur notre dépendance vis-à-vis des États-Unis. Nous sommes désormais bien réveillés, mais nous n'agissons pas toujours », a-t-il confié à l'AFP.
Ce que les législateurs tranchent réellement
Le règlement n'oblige pas la BCE à émettre la monnaie : il bâtit le cadre juridique sans lequel aucune émission n'est possible. La phase préparatoire de deux ans de la BCE s'est achevée en octobre 2025, et le 30 octobre, son conseil des gouverneurs a validé le passage à l'étape suivante, centrée sur la préparation technique et le soutien au processus législatif. Si les colégislateurs adoptent le texte au cours de 2026, un projet pilote pourrait démarrer à la mi-2027, pour une émission envisagée en 2029.
Les négociateurs du Parlement, sous la houlette du rapporteur Fernando Navarrete, ont convergé vers une architecture aux contours bien identifiés :
- Usage en ligne et hors ligne. Les deux formats ont été retenus, les paiements hors ligne étant d'abord limités aux transactions de proximité et gratuits.
- Plafond de détention. Les particuliers seraient soumis à une limite — discutée autour de 3 000 euros — sans rémunération des avoirs, afin que l'euro numérique reste un moyen de paiement et non un placement.
- Mécanisme de « cascade ». Tout paiement qui ferait dépasser le plafond est automatiquement reversé vers un compte bancaire commercial associé ; entreprises et administrations sont soumises à une limite nulle, les euros numériques reçus étant aussitôt convertis en dépôts.
- Coûts pour les commerçants. Les détaillants ne devraient pas payer davantage qu'aujourd'hui.
Les banques chiffrent l'addition
La crainte centrale des établissements tient à la désintermédiation : que les ménages transfèrent leurs dépôts vers de la monnaie de banque centrale, érodant la base de financement qui leur sert à prêter. Le plafond de détention, l'absence d'intérêts et le mécanisme de cascade visent précisément à en émousser le risque. Le coût constitue le second point de friction. Une étude de PwC, commandée par des associations bancaires européennes, évalue les frais d'adaptation du secteur à près de 18 milliards d'euros, quand la BCE avance une fourchette de 4 à 5,8 milliards — un écart qui a durci les positions à l'approche du vote.
Le tableau politique se brouille d'autant que M. Navarrete, élu du PPE, a parfois marqué sa sympathie pour les solutions du secteur privé, laissant le calendrier du dossier incertain alors même qu'il progresse.
Pourquoi le Luxembourg surveille de près
Pour le Grand-Duché, l'enjeu est démesuré. Banque et gestion de fonds arriment une économie dont la place financière se mesure sur l'infrastructure, la confiance et la relation de dépôt — exactement le terrain que toucherait l'euro numérique. L'Association des banques et banquiers, Luxembourg (ABBL) défend un modèle intermédié, qui maintient les banques au cœur de la relation client, mais s'interroge sur le bien-fondé même d'un euro numérique de détail.
Ananda Kautz, responsable de l'innovation, de la banque numérique et des paiements à l'ABBL, juge l'impulsion descendante plutôt que commerciale.
« Le besoin ne vient pas du marché mais d'une décision stratégique de la BCE. »
Mme Kautz estime que la BCE aurait sans doute été mieux inspirée de prioriser le règlement de gros, entre entreprises, où elle voit une valeur plus nette en matière d'efficacité transfrontalière. Le Luxembourg y a un bilan : dans les travaux exploratoires de l'Eurosystème en 2024 sur le règlement d'actifs tokenisés en monnaie de banque centrale — un exercice mobilisant 64 participants et plus de 200 transactions d'une valeur d'environ 1,59 milliard d'euros —, des acteurs comme Clearstream, la banque publique Spuerkeess et la filiale luxembourgeoise de HSBC ont mené des cas d'usage réels, sous la coordination de la Banque centrale du Luxembourg.
Le marché, pendant ce temps, n'attend pas. Cinq banques luxembourgeoises déploient Wero, le portefeuille de virement de compte à compte de l'European Payments Initiative, attendu localement vers juin 2026 et présenté comme une réponse européenne et privée à Visa, Mastercard et PayPal. L'euro numérique sera-t-il l'allié ou le rival de tels dispositifs ? Cela dépendra, plaide l'ABBL, des plafonds de détention et des règles d'interopérabilité qui se négocient aujourd'hui à Bruxelles — ce qui fait du vote de cette semaine un rendez-vous que les banques du pays liront ligne à ligne.
Questions fréquentes
- Qu'est-ce que l'euro numérique ?
- C'est une monnaie numérique de banque centrale émise par la BCE, pensée comme un complément aux espèces et aux solutions privées. Le règlement examiné par le Parlement européen établit le cadre juridique nécessaire ; il n'oblige pas la BCE à l'émettre. Une émission ne serait pas envisageable avant 2029.
- Y aura-t-il une limite au montant d'euros numériques que je peux détenir ?
- Les négociateurs du Parlement discutent un plafond de détention pour les particuliers autour de 3 000 euros, sans intérêts. Tout paiement dépassant ce seuil serait automatiquement reversé vers un compte bancaire commercial associé, via un mécanisme dit de « cascade ». Entreprises et administrations seraient soumises à une limite nulle.
- Pourquoi le Luxembourg est-il particulièrement concerné ?
- La place financière luxembourgeoise repose sur la banque, les fonds et la relation de dépôt, terrain directement touché par l'euro numérique. L'ABBL soutient un modèle intermédié mais s'inquiète des coûts et de la désintermédiation. Le pays a aussi participé aux travaux exploratoires de l'Eurosystème en 2024 et voit cinq banques déployer le portefeuille Wero.
- En quoi l'euro numérique vise-t-il Visa et Mastercard ?
- La BCE souligne que près des deux tiers des paiements par carte de la zone euro sont traités par des sociétés non européennes, principalement Visa et Mastercard, et que 13 des 21 pays de la zone n'ont pas de schéma de carte national. L'euro numérique offrirait un rail de paiement souverain et paneuropéen.
Sources(11)
- 1Digital euro | Legislative Train ScheduleEuropean Parliament · europarl.europa.eu
- 2Progress on the digital euroEuropean Central Bank · ecb.europa.eu
- 3Eurosystem moving to next phase of digital euro projectEuropean Central Bank · ecb.europa.eu
- 4'Europeans are fully awake': Why the EU is pushing for a new 'digital euro'The Local (AFP) · thelocal.it
- 5Luxembourg bankers sceptical about digital euro, while ECB sees upsideDelano · delano.lu
- 6Europe must end reliance on US technology - Christine LagardeNewstalk · newstalk.com
- 7Digital Euro: ECON Vote June 23 and What It DecidesSpaziocrypto · en.spaziocrypto.com
- 8European Parliament's negotiations on digital euro pave way for end-of-June committee voteAgence Europe · agenceurope.eu
- 9Luxembourg banks join forces to test the ECB's digital euro for financial marketsABBL · abbl.lu
- 10The digital euro in a fragmenting world: ensuring Europe's resilience and autonomy in paymentsEuropean Central Bank · ecb.europa.eu
- 11EU Parliament endorses dual digital euro approachElectronic Payments International · electronicpaymentsinternational.com
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